penser l’usage avant le design : la clef des projets durables ?
Il y a une question que je pose systématiquement à mes clients avant de sortir la moindre feuille de papier ou d’ouvrir un logiciel de modélisation : « Comment vivez-vous vraiment dans cet espace ? »
Pas comment ils aimeraient vivre, pas comment l’espace est censé fonctionner selon le plan d’origine… Comment ils vivent, concrètement, aujourd’hui !
& c’est souvent là que tout se révèle, voici donc un article sur la conception par l’usage en architecture intérieur. 😌
Ce que l’on voit & ce que l’on ne voit pas 🫣
Un espace, ça se lit, comme un texte. Les traces d’usure sur un parquet, la chaise qu’on a déplacée « temporairement » il y a deux ans, la prise de courant rallongée parce que la télé a fini ailleurs que prévu, le couloir que l’on évite parce qu’il est trop sombre… Ce sont autant de phrases dans un récit que l’espace écrit lui-même.
C’est ce que j’appelle lire avant de concevoir.
Cette lecture de l’espace — avant tout projet, avant toute proposition esthétique — est LE fondement / THE foundation, d’une architecture d’intérieur vraiment durable. Pas durable au sens « matériaux bios » uniquement (même si ça compte, & nous y reviendrons). Durable au sens : un espace conçu pour durer parce qu’il correspond à ceux qui l’habitent !
Pourquoi l’usage est toujours en avance sur le design ? 🤔
Il y a un décalage fréquent entre l’espace projeté & l’espace vécu.
Le premier est celui qu’on dessine : propre, cohérent, photogénique. Le second est celui qui se transforme sous la pression du quotidien : les habitudes des enfants, les nouvelles façons de travailler depuis la maison, le succès fulgurent d’une société qui fait doubler ses équipes en six mois, une salle de resto qui découvre que ses clients s’attardent bien plus que prévu.
Quand on conçoit un espace sans partir de cet usage réel, on produit souvent quelque chose de beau mais d’inadapté. & inadapté, signifie : réaménagé dans 18 mois. Détruit. Refait. Ce n’est ni économique, ni écologique, ni satisfaisant pour personne.
À l’inverse, partir de l’usage, c’est concevoir quelque chose qui va s’ancrer profondément dans la vie des gens — parce qu’il a été pensé pour eux, pas pour une image idéale d’eux.
La conception par l’usage, dans la pratique 🐙
Concrètement, qu’est-ce que ça change ?
En résidentiel
Avant de proposer une cuisine ouverte ou fermée, je veux savoir :
- est-ce que vous cuisinez seul ou à plusieurs ?
- est-ce que les odeurs vous dérangent ?
- est-ce que vos enfants font leurs devoirs dans la cuisine ?
- est-ce que vous recevez régulièrement ?
La réponse à ces questions oriente radicalement les partitions, les matériaux, la lumière, les rangements. Une cuisine destinée à un cuisinier passionné qui reçoit beaucoup n’a rien à voir avec celle d’une famille de cinq dont les enfants envahissent l’espace après l’école.
Partir de l’usage, c’est aussi éviter de proposer un open space magnifique à quelqu’un qui a besoin de silence pour travailler.
En CHR (cafés, hôtels, restaurants)
L’usage est stratégique car il impacte la rentabilité. Un restaurant qui ne fait pas assez de rotations à cause de la circulation difficile des clients. Un hôtel avec des couloirs sombres & trop longs qui créent de l’anxiété. Un café dont le comptoir est mal placé par rapport à la file d’attente naturelle.
Dans ces espaces, l’aménagement intelligent n’est pas un luxe. C’est un levier de performance économique !
Je travaille beaucoup sur la notion « d’expérience client invisible » (mais qu’est-ce mon bon Juan-Miguel ?) : tout ce qui fait qu’on se sent bien dans un espace sans pouvoir l’expliquer. La fluidité des circulations, l’acoustique, la hauteur sous plafond, la température perçue, la façon dont la lumière naturelle est distribuée… Ce sont des éléments que les clients ne voient pas, mais qu’ils ressentent & qui font revenir — ou pas ^^.
En espaces collaboratifs & collectivités
Les espaces de travail partagés, les IME, les salles polyvalentes… Ces lieux ont une particularité : ils sont conçus pour des usages multiples, parfois contradictoires. Un espace modulable n’est pas un espace « vide qu’on remplit selon les besoins ». C’est un espace dont la flexibilité a été programmée : chaque configuration possible a été pensée, les rangements sont accessibles au bon endroit, l’acoustique s’adapte, la lumière suit.
J’ai travaillé sur des projets d’espaces pour des adolescents autistes. Là, la conception par l’usage prend une dimension supplémentaire : il ne s’agit pas de ce que les adultes pensent que les adolescents vont faire dans cet espace. Il s’agit d’observer, de comprendre les besoins sensoriels réels & de concevoir en conséquence. Matières, sons, lumières, angles —> tout compte.
Durable, vraiment durable ♻️
La durabilité en architecture d’intérieur, ce n’est pas une liste de matériaux certifiés. C’est une posture, un ancrage profond de valeurs humaines, écologiques & de bon sens environnemental.
Un espace conçu à partir de l’usage réel de ses occupants est, par nature, plus durable :
- il est moins souvent remanié, donc moins de déchets de chantier
- il satisfait sur le long terme, donc moins de projets de « refonte » prématurés
- il évite le surdimensionnement (surfaces inutiles, matériaux en excès, installations surdimensionnées…)
- il permet de choisir les matériaux en fonction de leur adéquation à l’usage, pas en fonction de la tendance du moment (souvenez-vous de cette cuisine rouge laqué que tout le monde voulait, que out le monde a eu ou presque, & que tout le monde déteste today)
Un carrelage ultra-tendance dans une cuisine de pro qui va subir des chocs & des acides… c’est un carrelage qui s’abîme & qu’on change. Un parquet massif bien sélectionné pour une maison de famille avec enfants & chien… c’est trente ans de vie tranquille.
Le bon matériau au bon endroit, pour les bons usages : c’est ça, l’aménagement intelligent !
Ce que je fais différemment 🤓📚
Ma démarche repose sur une conviction simple : avant de dessiner, il faut lire.
- lire l’espace tel qu’il est.
- lire les usages de ceux qui l’habitent.
- lire les contraintes techniques, réglementaires, budgétaires — non pas comme des obstacles, mais comme des paramètres à intégrer dès le départ.
C’est pour ça que nos premiers rendez-vous ne ressemblent pas à des consultations classiques. On ne parle pas de tendances, de palettes de couleurs, de styles (c’est pour ça que je n’apporte jamais d’échantillon à notre premier date ^^). On parle de votre vie, de votre activité, de vos contraintes, de ce qui ne fonctionne pas aujourd’hui.
& c’est seulement après cette lecture que la conception commence.
Cette approche s’inscrit dans une démarche RSE sincère : concevoir des espaces qui durent, qui réduisent les déchets, qui s’adaptent aux besoins réels plutôt qu’aux images idéales. Des espaces qui plantent des racines, pas des tendances.
Pour aller plus loin 🚀
Si vous êtes en train de penser un projet — résidentiel, professionnel, hôtelier — & que vous vous demandez par où commencer, la réponse est simple : commencez par observer comment vous vivez aujourd’hui.
Notez :
- ce qui ne fonctionne pas
- ce que vous contournez
- ce que vous évitez
- ce que vous adorez
Cette liste, c’est déjà la moitié du programme architectural.
& si vous souhaitez qu’on en parle ensemble, je suis là.
Bisous, bisous,
Lo 😘